Commentaire politique sur le déclin du libéralisme malgache.
Soyons honnêtes. Le libéralisme malgache, qui promettait davantage de liberté, de droits démocratiques et de prospérité grâce à l’ouverture aux marchés, n’a pas tenu ses promesses. Des intellectuels de la FLSH aux journalistes « indépendants » financés par l’Union européenne et les institutions de Bretton Woods, le discours reste le même : au lieu de transformer les réalités matérielles de la misère vécue par les masses malgaches, il faut les « éduquer » aux normes néolibérales importées.
Cette posture marque la fin d’une idéologie en tant que guide pratique. Elle a épuisé ses valeurs nobles — démocratie (limitée à la classe entrepreneuriale), liberté (d’entreprendre), égalité des chances (toujours sélective) — sans produire les résultats escomptés. Le peuple malgache résiste, à juste titre, à la souffrance engendrée par ce néolibéralisme se présentant aux peuples de la périphérie par le néocolonialisme.
Madagascar stable dans la misère
Si Madagascar a préservé une certaine stabilité macroéconomique, les défis structurels restent écrasants. Selon la Banque mondiale, la croissance économique moyenne depuis les années 2010 est d’environ 3 % par an, un rythme largement insuffisant face à une croissance démographique de 2,4 à 2,8 %. En 2024, la croissance a atteint environ 4,2 %, soutenue par l’industrie manufacturière, le tourisme, les télécommunications et les services. Pourtant, le PIB par habitant stagne ou régresse en termes réels sur le long terme (il s’élevait à environ 545 USD en 2024). La pauvreté touche encore 65 à 75 % de la population selon les seuils internationaux (autour de 69 à 80 % sous 3,65 USD/jour PPP selon les sources récentes), avec une prédominance rurale écrasante. L’économie informelle représente plus de 95 % de l’emploi.
Le socialisme malgache : ce qu’on nous force à oublier
Les libéraux aiment accuser le marxisme d’être « figé ». Pourtant, Madagascar a connu une expérience socialiste concrète sous la Deuxième République (1975-1991) de Didier Ratsiraka. Après la révolution lancée par les étudiants en 1972 (et par les paysans du sud en 1971), puis la transition militaire, Ratsiraka adopte la Charte de la révolution socialiste malgache (Boky Mena), nationalise des secteurs clés, lance la malgachisation, affirme le non-alignement et met en place un État dirigiste avec l’AREMA comme pilier.
Ce socialisme « à la malgache », influencé par les idées tiers-mondistes et marxistes-léninistes, visait à rompre avec le néocolonialisme de la première République (sous la présidence de Tsiranana). Il a permis d’obtenir certains acquis (alphabétisation, souveraineté symbolique, infrastructures de base), mais il a rapidement buté sur des contradictions internes : bureaucratisation, faible développement des forces productives, dépendance aux aides extérieures (y compris du bloc socialiste), inefficacité de la planification centralisée dans un pays à dominante paysanne pré-capitaliste et crises économiques sévères dans les années 1980. La dette, la chute de la production et la pression des institutions internationales ont forcé le tournant libéral des années 1980-1990.
L’échec relatif de cette période n’était pas seulement « malgache » ; il reflétait également les limites des socialismes africains des années 1970, souvent implantés dans des formations sociales où le prolétariat industriel était embryonnaire et où les rapports féodaux et communautaires persistaient.
Ni le volontarisme socialiste des années 1970, ni le néolibéralisme des années 1990 n’ont réussi à briser le cercle vicieux. Quelle est la différence ? Au Rwanda, il y a un projet national cohérent et une bourgeoisie d’État relativement disciplinée ; au Mozambique, il y a une rente extractive captée par des élites. À Madagascar, l’État reste un médiateur néocolonial entre la bourgeoisie compradore et l’impérialisme, mobilisant souvent les structures féodales et clientélistes traditionnelles.
Quelques leçons des autres expériences socialistes africaines
D’autres pays africains ont également tenté de suivre cette voie socialiste, avec des résultats contrastés. En Tanzanie, le Ujamaa de Julius Nyerere (villages socialistes, nationalisations, autosuffisance) a permis d’enregistrer des avancées notables dans les domaines de l’éducation et de la santé (taux d’alphabétisation et espérance de vie en hausse), mais a conduit à une chute de la production agricole, à des pénuries chroniques et à une dépendance accrue à l’aide extérieure. Le pays a donc dû opérer un ajustement structurel dans les années 1980.
Au Mozambique et en Angola, les mouvements de libération (FRELIMO et MPLA) ont instauré des régimes marxistes-léninistes après 1975. Ils ont dû faire face à des guerres civiles dévastatrices (soutenues par l’Afrique du Sud et les États-Unis), à la fuite massive des colons portugais et à l’isolement économique. Malgré des efforts d’industrialisation et de scolarisation, la planification centralisée a été entravée par la destruction des infrastructures et la faiblesse des forces productives. Ces pays ont ensuite opéré un virage pragmatique vers l’économie de marché, tout en maintenant un pouvoir politique centralisé.
Ces expériences montrent que la construction du socialisme en Afrique ne peut réussir sans un développement préalable ou concomitant des forces productives, une base paysanne solide et une articulation intelligente avec les réalités locales, loin des schémas importés ou des aventures hasardeuses.
Troisième Indépendance, penser la révolution après 72… et 91 ?
Parce qu’il n’y a jamais deux sans trois ?
Les intellectuels non organiques de la « société civile » financée par l’occident ne peuvent être les agents de cette transformation. Ils répètent les valeurs occidentales sans ancrage matériel. Leur rôle ressemble davantage à celui du clergé ray aman-dreny d’autrefois qu’à celui de militants révolutionnaires.
Ceux qui apporteront la libération — la seconde et véritable indépendance de Madagascar — seront ceux qui réussiront à synthétiser une théorie et une pratique adaptées aux conditions concrètes de Madagascar.
- Développement des forces productives comme base (Marx) : priorité à l’agriculture paysanne modernisée (irrigation, semences, mécanisation légère), à l’industrialisation légère et à l’exploitation souveraine des ressources (nickel, cobalt, terres rares, biodiversité), sous contrôle national.
- Construction d’un État populaire dirigé par un parti d’avant-garde : un parti révolutionnaire discipliné, enraciné dans les classes laborieuses (paysannerie pauvre, prolétariat urbain naissant, jeunesse éduquée, travailleurs informels), capable de centraliser la planification tout en permettant l’initiative locale.
- Alliance anti-impérialiste et Sud-Sud : s’inspirer du modèle chinois et vietnamien (socialisme de marché avec parti dirigeant fort, industrialisation massive, souveraineté) sans le copier mécaniquement. Diversifier les partenariats (Chine, Inde, Turquie, Brésil), tout en évitant toute nouvelle dépendance.
- Réforme agraire profonde et lutte contre les structures féodales résiduelles.
- Investissement massif dans l’éducation et la santé, considérés comme des biens publics et non comme un « marché ».
- Démocratie populaire : participation réelle des masses aux décisions, contrôle ouvrier et paysan, contre la démocratie formelle oligarchique actuelle.
Le libéralisme malgache est en faillite, car il reproduit l’exploitation sans développer le pays. Le socialisme malgache des années 1975-1990 a montré les limites d’une application qui n’était pas suffisamment ancrée dans les réalités productives locales. Il est temps de trouver une nouvelle synthèse, matérialiste et dialectique : un socialisme scientifique malgache du 21è siècle qui tire les leçons de l’histoire sans renier ses principes.
Madagascar ne sera libre que lorsque son peuple, organisé, reprendra le contrôle de son destin matériel et politique.
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