Infantilisation, dépolitisation, soumission à l’ordre existant : le mouvement populaire est-il en train de se faire confisquer ?
Changer ?
À cette question pourtant simple, nos panelistes, dont je tairai les noms aujourd’hui, ont répondu d’une seule voix : il faut panser l’existant. Selon eux, si nous étions mieux éduqués, tout irait mieux.
L’un d’eux a commencé par cette affirmation devenue classique : « Le pouvoir appartient au peuple, et non aux politiciens. » Belle phrase… mais dangereuse. En effet, dans une démocratie, les politiciens ne sont pas des parasites extérieurs au peuple ; ils sont censés en être le détachement organisé, celui qui traduit en programmes et en lois la volonté collective exprimée. Affirmer que le pouvoir « appartient au peuple » sans passer par l’organisation politique, c’est paradoxalement ouvrir la voie à un homme providentiel qui viendrait « représenter » ce peuple désorganisé. C’est clore l’espace public autour d’une autorité supposée neutre et éclairée, devant laquelle le peuple n’aurait plus qu’à s’aligner, se discipliner et surtout accepter.
Or, la politique n’est pas un exercice de soumission. C’est un champ de bataille où s’affrontent des projets qui traduisent des intérêts de classe concrets. La participation populaire réelle passe par l’organisation en partis politiques, les organes les plus conscients et les plus représentatifs de ces intérêts.
Infantiliser le peuple
Le même paneliste poursuit en insistant sur le caractère individuel (« le changement commence par soi-même ») et local (adopter des fady dans sa communauté) du changement. Consciemment ou non, il fait abstraction des causes structurelles qui produisent les comportements qu’il qualifie d’« indisciplinés ». Si le peuple est « indiscipliné », ce n’est pas par nature, mais parce qu’il subit des conditions objectives qui le poussent à la résistance quotidienne.
Établir des fady ici et là pour montrer que la société peut s’autogérer est une idée louable en soi. Mais à quoi sert concrètement cette discipline supplémentaire ? Le paneliste n’a proposé aucun objectif matériel. Il semble simplement attendre un village ou une ville plus propre et plus ordonnée. En d’autres termes, il s’agit de dire : « Soyez plus soigneux, et vous serez un peu plus tolérés. » Pour lui, c’est déjà « le changement ».
Or, le peuple n’est pas un enfant qu’il faudrait éduquer pour le rendre conforme à l’ordre existant. Il est l’auteur de l’histoire. Chaque acte jugé « indiscipliné » par ceux qui le regardent de haut est, en réalité, une forme de résistance face à des conditions de vie indignes : l’exclusion du pouvoir, l’exclusion de l’accès aux biens et services de base, l’exclusion de tout projet d’épanouissement collectif. Cette souffrance et ce ressentiment ne disparaîtront pas grâce à la coercition ou à la sensibilisation à « l’acceptation de la dureté de la vie ». Seuls des projets politiques à la hauteur de ces problèmes quotidiens pourront y remédier. Tout le reste n’est qu’une tentative réactionnaire de contenir le changement dont la société a réellement besoin.
« Conditions du changement »
Un deuxième paneliste a ensuite énuméré trois éléments indispensables : le rapport à l’international, la gouvernance nationale et l’éducation de la société.
Sur le premier point, un pays souverain n’a que faire du « regard international » lorsqu’il s’agit de ses affaires internes. Les relations entre États sont fondées sur la présomption de souveraineté. Subordonner le changement national à la volonté ou à l’image que l’on donne à l’extérieur, c’est déjà renoncer à cette souveraineté.
Concernant la gouvernance nationale, l’intervention est restée trop floue pour que je puisse la commenter utilement.
Quant à l’éducation de la société… nous y revoilà. Encore et toujours, l’éducation est présentée comme la solution miracle. Les libéraux, inconscients ou indifférents aux problèmes structurels du peuple, reviennent systématiquement à la case départ. S’ils avaient une véritable perspective de transformation, ils l’auraient mentionnée autrement.
Pour conclure
Le discours de ces leaders n’est pas neutre. Il exprime une peur réelle : celle de voir le peuple s’organiser, prendre conscience de ses intérêts de classe et imposer une transformation radicale des rapports de pouvoir et de propriété à Madagascar.
Le véritable changement ne viendra ni des fady locaux, ni des sermons sur l’éducation individuelle, ni des courbettes face au « regard international ». Il naîtra uniquement lorsque le peuple malgache, à travers des organisations populaires structurées (partis communistes, cellules ifotony rouges, jeunes révolutionnaires, femmes révolutionnaires… etc.), reprendra le contrôle de son destin.
Cela suppose de rompre avec l’infantilisation permanente, d’analyser froidement les causes structurelles de la misère (exclusion économique, accaparement des richesses, dépendance extérieure) et de construire des projets politiques concrets : révolution démocratique nationale, réforme agraire, socialisme, et accès universel aux biens et services essentiels à la vie.
Le 25 septembre a montré la force potentielle du peuple malgache quand il descend dans la rue. La prochaine étape n’est plus de « se discipliner » ou d’« être propre ». Il s’agit désormais de s’organiser, de former des cadres révolutionnaires et de transformer cette énergie brute en une force politique cohérente et intransigeante.
Le peuple n’a pas besoin de tuteurs détachés et indifférents. Il a besoin de directions claires et de moyens de combat. Le reste n’est qu’une diversion réactionnaire.
Et toi, jusqu’où es-tu prêt à aller pour que le mouvement du 25 septembre ne soit pas, une fois de plus, confisqué comme le mouvement de 1972 ?
L’article est également disponible sur Substack.
